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STEPHANE REMAEL

 

 Hors-la-loi

 

 

 

Habiter à l’année dans un camping est illégal. Et ceux qui se logent ainsi se retrouvent privés de la plupart de leurs droits. Pourtant, ce mode de (sur)vie est plus souvent subi que choisi.
En septembre 2006, la trentaine de familles du camping des Bruyères, dans l’Isère, a reçu par huissier une lettre de mise en congé. Ces habitants indésirables, pour certains installés depuis plus de dix ans, n’ont qu’un mois pour quitter les lieux. Les autorités locales n’ont pas toujours de solution à proposer, mais la loi qui interdit le camping à l’année est de leur côté.

 

Texte et légendes Olivia Colo

Christine V. 36 ans, divorcée, un enfant, au camping depuis 2 ans. 
Cela fait deux ans qu’elle vit à quelques kilomètres de son ancienne vie. Une semaine sur deux, elle a la garde d’Anthony, 8 ans. Ancienne assistante commerciale de CDD en CDD, son épaule gauche la fait souffrir. Elle est en arrêt maladie depuis deux années. Depuis la lettre de mise en congé, elle collecte les loyers et rédige les quittances, « pour prouver que nous sommes des occupants de bonne foi ». Fondatrice de l’association créée pour défendre les habitants du camping, elle se bat pour « faire respecter la trêve hivernale ou le droit de préemption », pour faire valoir leurs droits de locataires à part entière. « Ça fait des années qu’ils tolèrent des locataires à l’année dans des campings pour désengorger la crise du logement. Aujourd’hui, rien n’est résolu. Le proprio a le droit de vendre son terrain, mais nous, on va où ? »
Raymond A. 42 ans, divorcé, un enfant, au camping depuis 2 ans et demi.
« Tout peut basculer du jour au lendemain, le boulot, un divorce, une maladie… Personne n’est à l’abri. » Avant son divorce, il était propriétaire de son appartement. Avec une pension alimentaire mensuelle de 600 euros, « des loyers abominables », il n’a d’autre choix que de poser ses valises au camping. Sur les routes la semaine pour une entreprise de fabrique de transformateurs, il vit au camping les week-ends. Son fils le rejoint une fois sur deux et certaines vacances scolaires. « Le plus important, c’est que mon fils vive bien, si je ne vais pas au ciné, tant pis ». Il espère acheter un jour un bout de terrain, mais reste inquiet. « Quand on voit aujourd’hui des gens qui ont un boulot mais sont SDF, c’est affolant. »
Cathy C. 45 ans, veuve, 2 enfants.
Pour elle le camping était synonyme de vacances. Jusqu’à sa rencontre avec Raymond, où elle a découvert « une autre réalité ». Au début de leur histoire, lorsqu’elle annonçait à son entourage que son ami vivait au camping à l’année, « ils croyaient tous que je m’étais amourachée d’un gipsy king ». Agent d’entretien à la mairie de Vénissieux, si elle n’était pas propriétaire, elle n’aurait pas les moyens de louer un appartement. « J’aurais pu me retrouver au camping. »
Laetitia F. 30 ans, 1 bébé, au camping depuis 1 an.
Pour faire des économies, ils se chauffent au pétrole, comme leurs voisins. « Mais c’est dangereux à cause du monoxyde. » Une fois par semaine, elle se rend aux Restos du cœur, « pour la nourriture et les couches de la petite ». Opératrice de montage, elle enchaînait les CDD. En congé parental depuis la naissance d’Anaïs, sans permis de conduire « depuis un terrible accident », elle est condamnée à passer ses journées au camping lorsque Pierre est au travail. Depuis l’avis d’expulsion, elle a perdu 10 kilos. Reste un espoir, «  que les politiques créent une loi qui autorise le camping à l’année ».
Pierre B. 41 ans, 3 enfants, dont un bébé avec Laetitia, vit au camping depuis 5 ans.
« Dans la région, faut vraiment avoir un poil dans la main pour pas trouver de boulot. » Lui travaille depuis qu’il a 14 ans. En ce moment, il est cariste, chef d’équipe pour un CDD de 18 mois. « Par contre, pour le logement, c’est plus compliqué. Les élus s’en foutent des problèmes de logement. » Depuis l’avis d’expulsion, il se sent froissé, « on nous traite comme des animaux ». Même s’il n’y croit plus, il ira voter aux prochaines élections, « car il y en a qui sont morts pour ce droit-là ».
Gilbert P. 57 ans, vit avec sa femme Sophie au camping depuis 2 ans.
Des déboires financiers les ont jetés à la rue du jour au lendemain, lui et sa femme. « Plus de maison, plus de cartes bleues, plus de chèques, plus rien. » Ils hypothèquent les bijoux et s’installent au camping dans « une minuscule caravane ». Sophie le vit mal. Gilbert travaille comme un fou à la maintenance des entrepôts Casino, en CDI depuis deux ans. L’habitat s’est agrandi, un mobil home est venu compléter la caravane des débuts. « Vivre ici m’a permis de sortir la tête de l’eau. » Les comptes sont à jour, mais les extras impossibles. « Quand j’ai dix euros à la fin du mois, j’ai l’impression d’être riche. » Le couple vit de nouveau avec la peur de se retrouver à la rue, « je ne veux pas replonger une seconde fois ». Il espère que le département va les aider. « La solution ne peut être que politique. »
Sophie M. 58 ans, vit avec son mari Gilbert au camping depuis 2 ans.
Mère de deux garçons et d’une fille, elle est arrivée en France en 1981. Elle a travaillé pendant 15 ans au même endroit comme femme de ménage dans un foyer pour étrangers sur Lyon. Une chute pendant son travail l’a rendu invalide. Elle espère un jour retourner dans un logement en dur, en ville, « pour pouvoir enfin se déplacer en transport en commun ».
Francis B. 57 ans, 7 enfants, vit au camping avec Dominique depuis 13 ans.
Revenus mensuels : 1 100 euros
« Je me faisais 80 000 francs par mois, j’avais un boulot en or. » Ancien patron d’une entreprise de menuiserie et PVC, il a dû mettre la clé sous la porte en 1988 – « j’ai été saisi » – et se faire discret pendant quelques années – « j’étais en cavale ». Père de deux enfants qui ne vivent pas avec lui, il s’installe au camping, rencontre Dominique et refait sa vie. Sans travail depuis « son affaire », il est le chauffeur de la famille : école, courses, assistante sociale. « Tant que l’on est au camping, ma femme et mes enfants ont besoin de moi, je ne peux pas travailler. » Depuis l’avis d’expulsion, il espère que « l’on va enfin s’occuper de mon cas ».
Dominique A. 40 ans, 5 enfants, vit au camping avec Francis depuis 13 ans. 
Après le décès de son mari, elle a refait sa vie au camping de Diemoz. « Je suis venue ici pour des vacances avec mes deux fils. Francis habitait en face, on ne s’est plus quitté. » Cynthia, 11 ans, Nicolas, 9 ans, et Roxane, 5 ans, ont toujours vécu ici. Ses deux fils aînés, 18 et 19 ans, habitent encore avec eux. Voici quatre ans, elle a fait une demande de logement. On ne leur a proposé qu’un 80 m2 au 8ème étage, alors que Nicolas est légèrement handicapé moteur. « Si l’ascenseur est en panne, on fait comment ? » Lorsque l’affaire du camping est médiatisée, le village découvre le logement de la famille. « Mon fils se faisait vomir le matin pour ne pas aller à l’école car des camarades se moquaient de lui. » Pas d’argent, donc pas de permis, donc pas de boulot, donc pas d’argent. « Mon assistance sociale m’a dit que l’on pouvait s’estimer heureux, on avait un toit. »
Daniel C. 44 ans, 3 enfants, vit au camping avec sa femme et deux de ses enfants depuis plus de 2 ans.
« C’était le camping ou la rue. » Avant l’expulsion, ils vivaient dans un T4 de 85 m2. Sa femme est agent de production dans l’alimentaire, lui est chauffeur routier. Tous les deux ont un CDI. Sa fille de 21 ans n’a jamais voulu habiter au camping, elle vit chez une tante. Son fils de 18 ans sera diplômé en juin 2007. Sa fille de 7 ans rêve d’avoir sa chambre. « On a appris à joindre l’utile à l’agréable. Le cadre est beau. Le soir après le boulot, je suis content de rentrer chez moi. » Puis c’est de nouveau la perspective de l’expulsion. « Personne ne prend ses responsabilités, ni le propriétaire, ni les gendarmes, ni le maire, ni le préfet. » Ils viennent de visiter une petite maison à quelques kilomètres, le loyer mensuel est de 700 euros. « On croise les doigts, il y a trois campings à l’année à une dizaine de kilomètres à la ronde, ils vont tous fermer. »
Nathalie T. 30 ans, mariée, 2 enfants, a habité au camping pendant 3 ans.
Si elle n’habite plus au camping, c’est parce que sa belle-mère a gagné 750 000 euros au Keno. Avant, elle a vécu trois ans ici avec son ami. « On était jeunes, on débutait notre vie professionnelle, c’était une bonne solution. ». Mais le temporaire s’éternise. Lui est réparateur automobile ; elle, cariste. Un premier enfant naît, et toujours pas la possibilité de déménager. Puis sa belle-mère leur donne une partie de ses gains. « J’ai soldé les crédits, acheté une voiture et une maison de 195 m2 sur un terrain de 1 800 m2, sans vis-à-vis. » Elle revient régulièrement voir ses anciens voisins et amis. « C’est une honte ce qui se passe ici, le camping est délabré, les sanitaires ne fonctionnent plus depuis l’avis d’expulsion. » Aujourd’hui, sa famille se serre encore la ceinture. « On a eu de la chance, mais pour dire vrai, avec 150 000 euros, aujourd’hui, vous ne faites plus grand chose. »
Sandrine M. 27 ans, passe ses week-ends et certaines soirées au camping avec Samuel, son ami depuis 6 mois.
En rencontrant Samuel, sa première surprise fut d’apprendre que l’on pouvait vivre au camping toute l’année. La deuxième fut de découvrir qu’un mobil home pouvait être confortable, « il y a même une salle de bain avec baignoire ». Elle travaille dans un centre social sur Vénissieux et s’occupe d’enfants en maternelle. Avec Samuel, ils viennent de faire une demande d’appartement. Ils ne pourront pas mettre plus de 500 euros par mois dans un loyer. « On attend des propositions pour voir enfin le bout du tunnel. »
Samuel B. 31 ans, séparé, 2 enfants, vit au camping depuis plus de trois ans.
Cariste, il a déjà refusé deux CDI, il préfère l’intérim. Après la séparation avec la mère de ses enfants, il décide de s’installer au camping. « Mes parents étaient paysans, le béton de toutes les façons, c’est pas mon truc. » Avec Sandrine, il a quand même fait une demande pour un appartement. « Ceux qui n’ont pas d’argent, on les parque dans des HLM, ça fait pas rêver, je suis mieux ici. » Aux dernières élections présidentielles, il n’avait pas voté. « Là, pas question de ne pas y aller. » Tout en restant sceptique. « Des tentes ont été plantées sous les yeux des élus partout en France, malgré l’effet médiatique, les politiciens ne font toujours rien. »
Philippe R. 40 ans, divorcé, 7 enfants avec 3 femmes, vit dans le mobil home d’Alice depuis 1 an et demi.
Lors de son dernier divorce, en janvier 2005, il a rempli des dossiers pour trouver un logement. « Il n’y a rien à moins de 500 euros par mois. On me dit « même un studio, monsieur, ce n’est pas envisageable ». Il faudrait que je gagne au moins 2 000 euros par mois pour me loger dans du dur. » En juin 2005, il plante une tente temporairement au camping des Bruyères. En automne, il achète 800 euros la caravane d’un voisin. Un an plus tard, il s’installe chez Alice, sa voisine. Ancien chauffeur routier international, il est maintenant cariste en entrepôt. « J’ai toujours bossé, j’en ai d’ailleurs le dos cassé. » Sa carte d’identité, sa carte grise, et même sa carte d’électeur sont à l’adresse du camping. « Et aujourd’hui, on ne nous reconnaît même pas comme locataires… » Depuis l’avis d’expulsion, il espère. Que la loi évolue, car « le camping est la seule solution qui rentre dans mon budget ». Ou que les prix du logement baissent.
Alice V. 53 ans, divorcée, un enfant majeur, vit au camping depuis 1 an et demi.
Revenus mensuels : 1 100 euros
Pour acheter son mobil home et le remettre en état – sanitaires, parquets, peinture, électricité, etc. – elle a pris un crédit consommation de 3 000 euros chez Cetelem. « C’est l’arnaque mais je n’avais pas le choix, je rembourse 87 euros par mois et je ne sais pas quand je verrai le bout de cet emprunt. » Sans compter les deux ou trois autres crédits qu’elle a sur le dos. Elle est comptable, en CDI, et ne peut dépenser actuellement plus de 500 euros par mois dans un loyer. Depuis la mise en congé, elle cherche avec son compagnon un appartement. « On n’a encore rien trouvé. » Elle ne veut pas partir, « avec la fermeture du camping, on a tout à perdre ». Les politiciens, elle ne leur fait plus confiance. « Le maire est le premier à vouloir nous mettre dehors. »

 

 Camping de Tourmignies

 

En France, plus de cent cinquante mille personnes habitent en caravane ou en mobil-home à l'année, souvent après un accident de la vie. Avec peu d'espoir d'en sortir un jour. L’explosion des loyers et de la précarité a favorisé l’essor du mobil-home ou de la caravane en tant que résidence permanente, dernier recours avant la rue.

Ce qui ne devait être qu'une habitation alternative est devenue, sans crier gare, un domicile définitif: Le camping comme dernier recours avant la rue.  

 

 

 

 

 

Christine V. 36 ans, divorcée, un enfant, au camping depuis 2 ans. Cela fait deux ans qu’elle vit à quelques kilomètres de son ancienne vie. Une semaine sur deux, elle a la garde d’Anthony, 8 ans. Ancienne assistante commerciale de CDD en CDD, son épaule gauche la fait souffrir. Elle est en arrêt maladie depuis deux années. Depuis la lettre de mise en congé, elle collecte les loyers et rédige les quittances, « pour prouver que nous sommes des occupants de bonne foi ». Fondatrice de l’association créée pour défendre les habitants du camping, elle se bat pour « faire respecter la trêve hivernale ou le droit de préemption », pour faire valoir leurs droits de locataires à part entière. « Ça fait des années qu’ils tolèrent des locataires à l’année dans des campings pour désengorger la crise du logement. Aujourd’hui, rien n’est résolu. Le proprio a le droit de vendre son terrain, mais nous, on va où ? »
Raymond A. 42 ans, divorcé, un enfant, au camping depuis 2 ans et demi. « Tout peut basculer du jour au lendemain, le boulot, un divorce, une maladie… Personne n’est à l’abri. » Avant son divorce, il était propriétaire de son appartement. Avec une pension alimentaire mensuelle de 600 euros, « des loyers abominables », il n’a d’autre choix que de poser ses valises au camping. Sur les routes la semaine pour une entreprise de fabrique de transformateurs, il vit au camping les week-ends. Son fils le rejoint une fois sur deux et certaines vacances scolaires. « Le plus important, c’est que mon fils vive bien, si je ne vais pas au ciné, tant pis ». Il espère acheter un jour un bout de terrain, mais reste inquiet. « Quand on voit aujourd’hui des gens qui ont un boulot mais sont SDF, c’est affolant. »
Cathy C. 45 ans, veuve, 2 enfants. Pour elle le camping était synonyme de vacances. Jusqu’à sa rencontre avec Raymond, où elle a découvert « une autre réalité ». Au début de leur histoire, lorsqu’elle annonçait à son entourage que son ami vivait au camping à l’année, « ils croyaient tous que je m’étais amourachée d’un gipsy king ». Agent d’entretien à la mairie de Vénissieux, si elle n’était pas propriétaire, elle n’aurait pas les moyens de louer un appartement. « J’aurais pu me retrouver au camping. »
Laetitia F. 30 ans, 1 bébé, au camping depuis 1 an. Pour faire des économies, ils se chauffent au pétrole, comme leurs voisins. « Mais c’est dangereux à cause du monoxyde. » Une fois par semaine, elle se rend aux Restos du cœur, « pour la nourriture et les couches de la petite ». Opératrice de montage, elle enchaînait les CDD. En congé parental depuis la naissance d’Anaïs, sans permis de conduire « depuis un terrible accident », elle est condamnée à passer ses journées au camping lorsque Pierre est au travail. Depuis l’avis d’expulsion, elle a perdu 10 kilos. Reste un espoir, « que les politiques créent une loi qui autorise le camping à l’année ».
Pierre B. 41 ans, 3 enfants, dont un bébé avec Laetitia, vit au camping depuis 5 ans. « Dans la région, faut vraiment avoir un poil dans la main pour pas trouver de boulot. » Lui travaille depuis qu’il a 14 ans. En ce moment, il est cariste, chef d’équipe pour un CDD de 18 mois. « Par contre, pour le logement, c’est plus compliqué. Les élus s’en foutent des problèmes de logement. » Depuis l’avis d’expulsion, il se sent froissé, « on nous traite comme des animaux ». Même s’il n’y croit plus, il ira voter aux prochaines élections, « car il y en a qui sont morts pour ce droit-là ».
Gilbert P. 57 ans, vit avec sa femme Sophie au camping depuis 2 ans. Des déboires financiers les ont jetés à la rue du jour au lendemain, lui et sa femme. « Plus de maison, plus de cartes bleues, plus de chèques, plus rien. » Ils hypothèquent les bijoux et s’installent au camping dans « une minuscule caravane ». Sophie le vit mal. Gilbert travaille comme un fou à la maintenance des entrepôts Casino, en CDI depuis deux ans. L’habitat s’est agrandi, un mobil home est venu compléter la caravane des débuts. « Vivre ici m’a permis de sortir la tête de l’eau. » Les comptes sont à jour, mais les extras impossibles. « Quand j’ai dix euros à la fin du mois, j’ai l’impression d’être riche. » Le couple vit de nouveau avec la peur de se retrouver à la rue, « je ne veux pas replonger une seconde fois ». Il espère que le département va les aider. « La solution ne peut être que politique. »
Sophie M. 58 ans, vit avec son mari Gilbert au camping depuis 2 ans. Mère de deux garçons et d’une fille, elle est arrivée en France en 1981. Elle a travaillé pendant 15 ans au même endroit comme femme de ménage dans un foyer pour étrangers sur Lyon. Une chute pendant son travail l’a rendu invalide. Elle espère un jour retourner dans un logement en dur, en ville, « pour pouvoir enfin se déplacer en transport en commun ».
Francis B. 57 ans, 7 enfants, vit au camping avec Dominique depuis 13 ans. Revenus mensuels : 1 100 euros « Je me faisais 80 000 francs par mois, j’avais un boulot en or. » Ancien patron d’une entreprise de menuiserie et PVC, il a dû mettre la clé sous la porte en 1988 – « j’ai été saisi » – et se faire discret pendant quelques années – « j’étais en cavale ». Père de deux enfants qui ne vivent pas avec lui, il s’installe au camping, rencontre Dominique et refait sa vie. Sans travail depuis « son affaire », il est le chauffeur de la famille : école, courses, assistante sociale. « Tant que l’on est au camping, ma femme et mes enfants ont besoin de moi, je ne peux pas travailler. » Depuis l’avis d’expulsion, il espère que « l’on va enfin s’occuper de mon cas ».
Dominique A. 40 ans, 5 enfants, vit au camping avec Francis depuis 13 ans. Après le décès de son mari, elle a refait sa vie au camping de Diemoz. « Je suis venue ici pour des vacances avec mes deux fils. Francis habitait en face, on ne s’est plus quitté. » Cynthia, 11 ans, Nicolas, 9 ans, et Roxane, 5 ans, ont toujours vécu ici. Ses deux fils aînés, 18 et 19 ans, habitent encore avec eux. Voici quatre ans, elle a fait une demande de logement. On ne leur a proposé qu’un 80 m2 au 8ème étage, alors que Nicolas est légèrement handicapé moteur. « Si l’ascenseur est en panne, on fait comment ? » Lorsque l’affaire du camping est médiatisée, le village découvre le logement de la famille. « Mon fils se faisait vomir le matin pour ne pas aller à l’école car des camarades se moquaient de lui. » Pas d’argent, donc pas de permis, donc pas de boulot, donc pas d’argent. « Mon assistance sociale m’a dit que l’on pouvait s’estimer heureux, on avait un toit. »
Daniel C. 44 ans, 3 enfants, vit au camping avec sa femme et deux de ses enfants depuis plus de 2 ans. « C’était le camping ou la rue. » Avant l’expulsion, ils vivaient dans un T4 de 85 m2. Sa femme est agent de production dans l’alimentaire, lui est chauffeur routier. Tous les deux ont un CDI. Sa fille de 21 ans n’a jamais voulu habiter au camping, elle vit chez une tante. Son fils de 18 ans sera diplômé en juin 2007. Sa fille de 7 ans rêve d’avoir sa chambre. « On a appris à joindre l’utile à l’agréable. Le cadre est beau. Le soir après le boulot, je suis content de rentrer chez moi. » Puis c’est de nouveau la perspective de l’expulsion. « Personne ne prend ses responsabilités, ni le propriétaire, ni les gendarmes, ni le maire, ni le préfet. » Ils viennent de visiter une petite maison à quelques kilomètres, le loyer mensuel est de 700 euros. « On croise les doigts, il y a trois campings à l’année à une dizaine de kilomètres à la ronde, ils vont tous fermer. »
Nathalie T. 30 ans, mariée, 2 enfants, a habité au camping pendant 3 ans. Si elle n’habite plus au camping, c’est parce que sa belle-mère a gagné 750 000 euros au Keno. Avant, elle a vécu trois ans ici avec son ami. « On était jeunes, on débutait notre vie professionnelle, c’était une bonne solution. ». Mais le temporaire s’éternise. Lui est réparateur automobile ; elle, cariste. Un premier enfant naît, et toujours pas la possibilité de déménager. Puis sa belle-mère leur donne une partie de ses gains. « J’ai soldé les crédits, acheté une voiture et une maison de 195 m2 sur un terrain de 1 800 m2, sans vis-à-vis. » Elle revient régulièrement voir ses anciens voisins et amis. « C’est une honte ce qui se passe ici, le camping est délabré, les sanitaires ne fonctionnent plus depuis l’avis d’expulsion. » Aujourd’hui, sa famille se serre encore la ceinture. « On a eu de la chance, mais pour dire vrai, avec 150 000 euros, aujourd’hui, vous ne faites plus grand chose. »
Sandrine M. 27 ans, passe ses week-ends et certaines soirées au camping avec Samuel, son ami depuis 6 mois. En rencontrant Samuel, sa première surprise fut d’apprendre que l’on pouvait vivre au camping toute l’année. La deuxième fut de découvrir qu’un mobil home pouvait être confortable, « il y a même une salle de bain avec baignoire ». Elle travaille dans un centre social sur Vénissieux et s’occupe d’enfants en maternelle. Avec Samuel, ils viennent de faire une demande d’appartement. Ils ne pourront pas mettre plus de 500 euros par mois dans un loyer. « On attend des propositions pour voir enfin le bout du tunnel. »
Samuel B. 31 ans, séparé, 2 enfants, vit au camping depuis plus de trois ans. Cariste, il a déjà refusé deux CDI, il préfère l’intérim. Après la séparation avec la mère de ses enfants, il décide de s’installer au camping. « Mes parents étaient paysans, le béton de toutes les façons, c’est pas mon truc. » Avec Sandrine, il a quand même fait une demande pour un appartement. « Ceux qui n’ont pas d’argent, on les parque dans des HLM, ça fait pas rêver, je suis mieux ici. » Aux dernières élections présidentielles, il n’avait pas voté. « Là, pas question de ne pas y aller. » Tout en restant sceptique. « Des tentes ont été plantées sous les yeux des élus partout en France, malgré l’effet médiatique, les politiciens ne font toujours rien. »
Philippe R. 40 ans, divorcé, 7 enfants avec 3 femmes, vit dans le mobil home d’Alice depuis 1 an et demi. Lors de son dernier divorce, en janvier 2005, il a rempli des dossiers pour trouver un logement. « Il n’y a rien à moins de 500 euros par mois. On me dit « même un studio, monsieur, ce n’est pas envisageable ». Il faudrait que je gagne au moins 2 000 euros par mois pour me loger dans du dur. » En juin 2005, il plante une tente temporairement au camping des Bruyères. En automne, il achète 800 euros la caravane d’un voisin. Un an plus tard, il s’installe chez Alice, sa voisine. Ancien chauffeur routier international, il est maintenant cariste en entrepôt. « J’ai toujours bossé, j’en ai d’ailleurs le dos cassé. » Sa carte d’identité, sa carte grise, et même sa carte d’électeur sont à l’adresse du camping. « Et aujourd’hui, on ne nous reconnaît même pas comme locataires… » Depuis l’avis d’expulsion, il espère. Que la loi évolue, car « le camping est la seule solution qui rentre dans mon budget ». Ou que les prix du logement baissent.
Alice V. 53 ans, divorcée, un enfant majeur, vit au camping depuis 1 an et demi. Revenus mensuels : 1 100 euros Pour acheter son mobil home et le remettre en état – sanitaires, parquets, peinture, électricité, etc. – elle a pris un crédit consommation de 3 000 euros chez Cetelem. « C’est l’arnaque mais je n’avais pas le choix, je rembourse 87 euros par mois et je ne sais pas quand je verrai le bout de cet emprunt. » Sans compter les deux ou trois autres crédits qu’elle a sur le dos. Elle est comptable, en CDI, et ne peut dépenser actuellement plus de 500 euros par mois dans un loyer. Depuis la mise en congé, elle cherche avec son compagnon un appartement. « On n’a encore rien trouvé. » Elle ne veut pas partir, « avec la fermeture du camping, on a tout à perdre ». Les politiciens, elle ne leur fait plus confiance. « Le maire est le premier à vouloir nous mettre dehors. »